Stratégie de contenu

L'IA fabrique du fake.

L'algorithme le rémunère.

C'est quoi le point commun entre Machiavel et l'algorithme de TikTok ? Les deux savent qu'on n'a pas besoin que ce soit vrai pour que ça fonctionne.

Encore une histoire de vidéo fake

Ce matin, une vidéo passe dans mon fil. Une baleine couverte de coquillages, des bernacles pour être exact. Une voix off insupportable qui t'explique que la baleine a souffert pendant des années, et que des humains bien intentionnés ont décidé de la libérer. Je me méfie de ressentir une émotion quelconque.

C'est faux, évidemment. Et la première chose qu'on se dit c'est : voilà, encore les ravages de l'IA. Sauf que l'IA n'est responsable de rien.

La question n'est pas de savoir avec quel outil on a

fabriqué ce fake, ou bien même qui ? La vraie question, c'est qui le récompense. On y reviendra car c'est le cœur du problème.

Boomer trap

Est-ce que vous vous souvenez-vous de vos premiers pas avec l'IA générative. Le tout premier réflexe, pour beaucoup d'entre nous, ça a été de déformer le réel pour faire une mauvaise blague.

Cet hiver, la rivière qui longe nos bureaux a gelé. On avait fait une photo et comme on a les outils sous la main, Veo, Nano Banana, on a généré une vidéo d'un collègue proche de la retraite en train de faire du patin à glace dessus. Ça nous a fait rire et lui aussi. Il l'a envoyée à sa mère. Elle a répondu instantanément pour le féliciter en ayant cru qu'il patinait vraiment sur la rivière.

Le fake était inoffensif tant qu'il restait entre nous, parce que personne n'était dupe. Il a suffi qu'il sorte du cercle pour que quelqu'un y croie. Je ne sais pas si vous mesurez bien : une seule personne a suffi. Une seule !

Machiavel

« La fin justifie les moyens. » On attribue la formule à Machiavel (même s'il ne l'a jamais écrite mais peu importe, l'idée est là). C'est l'art de produire un effet sans s'embarrasser de la vérité.

Le faux sauvetage animalier monétisé, par exemple, n'est pas né cette année. National Geographic enquêtait déjà, bien avant l'IA, sur ces vidéos où l'on met un animal en danger réel pour filmer le sauvetage et toucher les revenus publicitaires. Cela nécessite des moyens et un seuil moral à franchir.

Désormais c'est différent : deux cas sont venus à moi cette semaine.

De la baleine à la trisomie 21

Reprenons d'abord l'histoire des bernacles sur la baleine. Tout nous amène à nous émouvoir. Les chercheurs de la Marine Education and Research Society ont dû monter au créneau pour le rappeler : ces bernacles ne font pas souffrir la baleine, certaines espèces ne poussent même que sur elle. Le mensonge porte sur la douleur qu'on a inventée pour pouvoir nous vendre l'émotion de la soulager.

Le deuxième cas est encore plus cynique. Arnaud Cliquennois, qui dirige une société de formation à l'IA, repère et raconte sur LinkedIn une histoire qui m'a arrêté net. Des dropshippers ont créé de toutes pièces un influenceur généré par IA, présenté comme atteint de trisomie 21, pour vendre des lampes en résine comme si elles étaient faites à la main. Arnaud annonce plus de 52 millions de vues et 2,4 millions de likes en cinq vidéos et en quelques jours.

Le handicap n'est pas le sujet de la vidéo. Comme la souffrance de la baleine, on a instrumentalisé la condition et l'aspect physique de personnes. Si vous suivez le hashtag #downsyndrome sur TikTok vous trouverez plein de jeunes gens qui documentent leur vie sur la plateforme et je n'ai rien à redire à ça. Par contre, quelqu'un sur terre a considéré que la trisomie 21 « convertissait » et en a fait un levier marketing. C'est très étrange.

Maintenant, imaginez ce scénario

Tout cela s'explique par la manière dont nous fonctionnons. J'adore les sciences cognitives et tout particulièrement les biais cognitifs qui déterminent nos réactions. Parmi eux :

Le biais de négativité : notre cerveau retient et propage la souffrance bien plus que la joie. C'est pour ça qu'on invente la douleur de la baleine.

Le biais de confirmation : on croit ce qui confirme ce qu'on voulait déjà croire. On veut qu'une personne fragile fabrique ses lampes de ses mains, parce que c'est plus beau.

L’heuristique de simulation : Plus une scène est facile à imaginer, plus on y croit. C'est exactement pourquoi une vidéo IA hyperréaliste est plus dangereuse qu'un texte : elle fournit l'image toute faite, le cerveau n'a plus de travail de fabrication à faire, donc plus de friction critique

L’Effet témoin : Plus il y a de spectateurs, moins chacun se sent responsable d'agir parce que quelqu'un d'autre l'a sûrement déjà signalé.

L’Effet de simple exposition : à force de voir ces faux, on

s'y habitue, on baisse la garde. 

Exploiter ces biais, c'était un vieux hack. Mais ce hack se heurtait à deux garde-fous. Un garde-fou technique : il fallait un certain savoir-faire, du temps, des moyens. Et un garde-fou moral : entre l'idée cynique et sa réalisation, il y avait quelqu'un quelque part qui pouvait dire non. Ces deux verrous viennent de sauter en même temps :

  • L'IA générative a fourni le savoir-faire et la capacité de production.
  • Les algorithmes de recommandation poussent les utilisateurs des plateformes à épuiser les stratagèmes pour engager. Un algorithme qui n'a jamais eu de morale à respecter.

Si votre contenu est sincère, bien ciblé et bien produit, les retombées viendront : visibilité, confiance , opportunités. Et mêmeaL’uniformité règne : Le marketing devient de plus en plus homogène. Les plateformes elles-mêmes contribuent à ce phénomène : Meta, avec son énorme part de marché, impose des formats qui favorisent la standardisation, surtout dans un contexte où la télévision, historiquement plus créative, est en déclin.

L’aversion au risque : Trop souvent, les entreprises pensent qu’elles ne peuvent pas se permettre de prendre des risques créatifs. Mais ce qu’elles ne réalisent pas, c’est que le vrai risque, c’est de ne pas se différencier. Si vous produisez du contenu fade, c’est votre budget qui doit compenser, et comme on l’a vu, ça peut coûter plusieurs millions. si elles ne s’affichent pas dans un tableau Excel, c’est souvent le retour sur investissement le plus décisif.

La fin, oui ! Mais quelle fin ?

La bonne question n’est pas “combien ça rapporte demain”, mais “quelle valeur ça crée sur la durée”. Un contenu réussi est un actif : il continue de travailler pour vous après sa publication. Il peut être repris en formation interne, en argumentaire commercial, en campagne RP. Le ROI n’est pas linéaire, il est cumulatif.

Des tests à grande échelle et moindre coût

Ma lecture de tout ça, c'est que ces vidéos ne fonctionnent pas comme fonctionneraient des publicités. Le modèle de la content factory pilotée par l'IA permet de tester des dizaines de vidéos, de lancer des produits sans avancer un euro, et de pivoter dès qu'une référence ne convertit pas. On en génère cinquante pour un coût quasi nul, on garde celle qui performe, on annule le reste. Si on le connecte à une logique de dropshipping, le produit sort de l'usine en flux tendu, se vend quelques semaines puis il disparaît si le CA n'est pas là. Un pipe commercial entièrement automatisé. La trisomie 21, c'est juste un hook qu'on teste. Et c'est peut-être ça, le plus glaçant : ce n'est que de l'indifférence.

Le faux n'a pas attendu l'IA. Les arnaques ont toujours existé, depuis Machiavel probablement. Le faux attendait que son coût de production tombe à zéro. Le pouvoir de générer de l'émotion est désormais à la portée de n'importe qui.

La faute à qui ?

Reste le coupable à désigner et non, ce n'est pas l'IA. L'IA générative c’est juste un outil.

Ce qui décide qu'une fausse baleine atteint cinquante millions de personnes c'est l'algorithme de recommandation.

Et cet algorithme a une particularité. Il ne sait faire qu'une seule chose : mesurer si ça fait réagir, si ça fait rester. À ce petit jeu-là, le fake coche toutes les cases mieux que le vrai (revoir les biais). L'algorithme favorise le fake simplement parce qu'il performe mieux que le vrai.

C'est devenu le champ de bataille central des plateformes. Le patron d'Instagram a fait de l'« authenticité » son cap pour 2026, en admettant lui-même que cette authenticité est désormais « infiniment reproductible » par l'IA. Pendant ce temps, TikTok pousse ses pions sur la vente : TikTok Shop, lancé en France en 2025, a bâti en quatre ans la croissance la plus rapide de l'histoire du commerce de détail, plus vite qu'Amazon, au point d'inquiéter le retail traditionnel. Son moteur porte un nom : le discovery commerce. L'achat ne naît plus d'un besoin, mais de l'exposition à un contenu qui accroche. On veut acheter un bout d’internet. Chaque scroll est le début d'un funnel d'achat.

Reste une inégalité, et elle est cruelle : d'un côté ceux qui savent qu'une image peut mentir, de l'autre ceux qui croient tout ce qu'ils voient.

Ce qu'on peut encore faire

Je ne vais pas vous servir la liste des cinq gestes pour sauver internet. Je vais juste vous dire ce que je fais, moi, et vous en ferez ce que vous voulez.

Je ne suis pas un utilisateur forcené des plateformes. Mais quand je tombe sur un contenu qui me déplaît, ou qui me semble scandaleux, je ne scrolle pas,  je prends le temps de dislike ou je signale. C'est dérisoire mais c'est exactement ce que l'algorithme attend de moi : un petit signe.

Et puis il y a ce que je refuse à mes clients. On me demande souvent de surfer une trend. Je dis non, presque toujours. Parce que suivre une trend, ce n'est pas considérer ses publics.

Être trendy, c'est l'inverse en realité. C'est sentir l'époque et lui répondre avec sa propre voix. C'est proposer quelque chose qui pourrait marcher demain. La nuance est subtile : fabriquer du faux qui performe, ou fabriquer du vrai qui mérite de performer.

Envie d’en parler ?

Contactez-nous !

Vieux réflexe de la presse, dont je viens : je ne dis rien que je ne puisse sourcer, et je cite celles et ceux qui ont fait le travail avant moi.

→ Faux sauvetages de baleines générés par IA — Marine Education and Research Society, via CHEK News https://cheknews.ca/humpback-whales-ok-with-barnacles-despite-ai-rescue-videos-say-island-researchers-1238710/

→ « Boomer traps » et « trafic émotionnel » — L'ADN https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/boomer-traps-comment-lia-piege-les-seniors-sur-facebook-et-youtube/

→ TikTok Shop et discovery commerce — L'ADN https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/tiktok-shop-comment-des-milliers-de-vendeurs-sont-en-train-daspirer-le-marche-mondial-du-commerce/

→ Instagram, virage « authenticité » 2026 (Adam Mosseri) — Siècle Digital https://siecledigital.fr/2026/01/05/le-pdg-dinstagram-craint-de-voir-des-contenus-moins-authentiques-face-a-lia/

→ Deepfakes trisomie 21 et monétisation — Slate.fr: https://www.slate.fr/tech-internet/deepfakes-fausse-influenceuse-trisomie-contenu-erotique-pornographique-instagram-onlyfans

→ Le cas des lampes - post LinkedIn d'Arnaud Cliquennois : https://www.linkedin.com/posts/arnaudformationia_omg-je-viens-de-voir-le-truc-le-plus-tordu-ugcPost-7465392335351140352-2YZj/?utm_source=share&utm_medium=member_desktop&rcm=ACoAABXSnX4B_v95Oog5XMlRCjIZbTZUMxG9PsE

33 Rue Pierre Semard, 69600 Oullins-Pierre-Bénite

Made in Lyon

Stratégie de contenu

L'IA fabrique du fake.

L'algorithme le rémunère.

C'est quoi le point commun entre Machiavel et l'algorithme de TikTok ? Les deux savent qu'on n'a pas besoin que ce soit vrai pour que ça fonctionne.

Yannick Silvente

Stratège contenu - Fondateur

4 min de lecture

Insights stratégie

2025

Encore une histoire de vidéo fake

Ce matin, une vidéo passe dans mon fil. Une baleine couverte de coquillages, des bernacles pour être exact. Une voix off insupportable qui t'explique que la baleine a souffert pendant des années, et que des humains bien intentionnés ont décidé de la libérer. Je me méfie de ressentir une émotion quelconque.

C'est faux, évidemment. Et la première chose qu'on se dit c'est : voilà, encore les ravages de l'IA. Sauf que l'IA n'est responsable de rien.

La question n'est pas de savoir avec quel outil on a

fabriqué ce fake, ou bien même qui ? La vraie question, c'est qui le récompense. On y reviendra car c'est le cœur du problème.

Boomer trap

Est-ce que vous vous souvenez-vous de vos premiers pas avec l'IA générative. Le tout premier réflexe, pour beaucoup d'entre nous, ça a été de déformer le réel pour faire une mauvaise blague.

Cet hiver, la rivière qui longe nos bureaux a gelé. On avait fait une photo et comme on a les outils sous la main, Veo, Nano Banana, on a généré une vidéo d'un collègue proche de la retraite en train de faire du patin à glace dessus. Ça nous a fait rire et lui aussi. Il l'a envoyée à sa mère. Elle a répondu instantanément pour le féliciter en ayant cru qu'il patinait vraiment sur la rivière.

Le fake était inoffensif tant qu'il restait entre nous, parce que personne n'était dupe. Il a suffi qu'il sorte du cercle pour que quelqu'un y croie. Je ne sais pas si vous mesurez bien : une seule personne a suffi. Une seule !

Machiavel

« La fin justifie les moyens. » On attribue la formule à Machiavel (même s'il ne l'a jamais écrite mais peu importe, l'idée est là). C'est l'art de produire un effet sans s'embarrasser de la vérité.

Le faux sauvetage animalier monétisé, par exemple, n'est pas né cette année. National Geographic enquêtait déjà, bien avant l'IA, sur ces vidéos où l'on met un animal en danger réel pour filmer le sauvetage et toucher les revenus publicitaires. Cela nécessite des moyens et un seuil moral à franchir.

Désormais c'est différent : deux cas sont venus à moi cette semaine.

De la baleine à la trisomie 21

Reprenons d'abord l'histoire des bernacles sur la baleine. Tout nous amène à nous émouvoir. Les chercheurs de la Marine Education and Research Society ont dû monter au créneau pour le rappeler : ces bernacles ne font pas souffrir la baleine, certaines espèces ne poussent même que sur elle. Le mensonge porte sur la douleur qu'on a inventée pour pouvoir nous vendre l'émotion de la soulager.

Le deuxième cas est encore plus cynique. Arnaud Cliquennois, qui dirige une société de formation à l'IA, repère et raconte sur LinkedIn une histoire qui m'a arrêté net. Des dropshippers ont créé de toutes pièces un influenceur généré par IA, présenté comme atteint de trisomie 21, pour vendre des lampes en résine comme si elles étaient faites à la main. Arnaud annonce plus de 52 millions de vues et 2,4 millions de likes en cinq vidéos et en quelques jours.

Le handicap n'est pas le sujet de la vidéo. Comme la souffrance de la baleine, on a instrumentalisé la condition et l'aspect physique de personnes. Si vous suivez le hashtag #downsyndrome sur TikTok vous trouverez plein de jeunes gens qui documentent leur vie sur la plateforme et je n'ai rien à redire à ça. Par contre, quelqu'un sur terre a considéré que la trisomie 21 « convertissait » et en a fait un levier marketing. C'est très étrange.

Le vrai levier, ce sont les biais qui nous habitent

Tout cela s'explique par la manière dont nous fonctionnons. J'adore les sciences cognitives et tout particulièrement les biais cognitifs qui déterminent nos réactions. Parmi eux :

Le biais de négativité : notre cerveau retient et propage la souffrance bien plus que la joie. C'est pour ça qu'on invente la douleur de la baleine.

Le biais de confirmation : on croit ce qui confirme ce qu'on voulait déjà croire. On veut qu'une personne fragile fabrique ses lampes de ses mains, parce que c'est plus beau.

L’heuristique de simulation : Plus une scène est facile à imaginer, plus on y croit. C'est exactement pourquoi une vidéo IA hyperréaliste est plus dangereuse qu'un texte : elle fournit l'image toute faite, le cerveau n'a plus de travail de fabrication à faire, donc plus de friction critique

L’Effet témoin : Plus il y a de spectateurs, moins chacun se sent responsable d'agir parce que quelqu'un d'autre l'a sûrement déjà signalé.

L’Effet de simple exposition : à force de voir ces faux, on

s'y habitue, on baisse la garde. 

Exploiter ces biais, c'était un vieux hack. Mais ce hack se heurtait à deux garde-fous. Un garde-fou technique : il fallait un certain savoir-faire, du temps, des moyens. Et un garde-fou moral : entre l'idée cynique et sa réalisation, il y avait quelqu'un quelque part qui pouvait dire non. Ces deux verrous viennent de sauter en même temps :

  • L'IA générative a fourni le savoir-faire et la capacité de production.
  • Les algorithmes de recommandation poussent les utilisateurs des plateformes à épuiser les stratagèmes pour engager. Un algorithme qui n'a jamais eu de morale à respecter.

Exploiter ces biais, c'était un vieux hack. Mais ce hack se heurtait à deux garde-fous. Un garde-fou technique : il fallait un certain savoir-faire, du temps, des moyens. Et un garde-fou moral : entre l'idée cynique et sa réalisation, il y avait quelqu'un quelque part qui pouvait dire non.

Ces deux verrous viennent de sauter en même temps :

  • L'IA générative a fourni le savoir-faire et la capacité de production.
  • Les algorithmes de recommandation poussent les utilisateurs des plateformes à épuiser les stratagèmes pour engager. Un algorithme qui n'a jamais eu de morale à respecter.

La fin, oui ! Mais quelle fin ?

Si on reprend la philosophie de Machiavel, la première finalité qu'on observe c'est le quart d'heure de gloire de Warhol qui se résume désormais en quinze secondes de vidéo virale (l’épisode de la coupe buzzcut pour ceux qui se souviennet est un parfait exemple de quart d’heure warholien). Pour un compte anonyme qui ne vend rien, le compteur de vues qui s'affole, c'est la validation qu'on est autorisé à le faire. On a réussi à déclencher une émotion, les vues font grossir la page, et la page finit par valoir quelque chose. C'est ce que L'ADN a baptisé d'un mot juste : le « trafic émotionnel ».

Et puis il y a la fin plus froide : vendre. C'est là qu'on retrouve les scammers en tout genre. L'ADN, encore, a documenté ces « boomer traps ». Ce sont des contenus IA taillés pour piéger les internautes les plus crédules. Ça peut intéresser des arnaqueurs qui peuvent essayer de l'utiliser pour lancer un business, pousser des produits en dropshipping.

Des tests à grande échelle et moindre coût

Ma lecture de tout ça, c'est que ces vidéos ne fonctionnent pas comme fonctionneraient des publicités. Le modèle de la content factory pilotée par l'IA permet de tester des dizaines de vidéos, de lancer des produits sans avancer un euro, et de pivoter dès qu'une référence ne convertit pas. On en génère cinquante pour un coût quasi nul, on garde celle qui performe, on annule le reste. Si on le connecte à une logique de dropshipping, le produit sort de l'usine en flux tendu, se vend quelques semaines puis il disparaît si le CA n'est pas là. Un pipe commercial entièrement automatisé. La trisomie 21, c'est juste un hook qu'on teste. Et c'est peut-être ça, le plus glaçant : ce n'est que de l'indifférence.

Le faux n'a pas attendu l'IA. Les arnaques ont toujours existé, depuis Machiavel probablement. Le faux attendait que son coût de production tombe à zéro. Le pouvoir de générer de l'émotion est désormais à la portée de n'importe qui.

La faute à qui ?

Reste le coupable à désigner et non, ce n'est pas l'IA. L'IA générative c’est juste un outil.

Ce qui décide qu'une fausse baleine atteint cinquante millions de personnes c'est l'algorithme de recommandation.

Et cet algorithme a une particularité. Il ne sait faire qu'une seule chose : mesurer si ça fait réagir, si ça fait rester. À ce petit jeu-là, le fake coche toutes les cases mieux que le vrai (revoir les biais). L'algorithme favorise le fake simplement parce qu'il performe mieux que le vrai.

C'est devenu le champ de bataille central des plateformes. Le patron d'Instagram a fait de l'« authenticité » son cap pour 2026, en admettant lui-même que cette authenticité est désormais « infiniment reproductible » par l'IA. Pendant ce temps, TikTok pousse ses pions sur la vente : TikTok Shop, lancé en France en 2025, a bâti en quatre ans la croissance la plus rapide de l'histoire du commerce de détail, plus vite qu'Amazon, au point d'inquiéter le retail traditionnel. Son moteur porte un nom : le discovery commerce. L'achat ne naît plus d'un besoin, mais de l'exposition à un contenu qui accroche. On veut acheter un bout d’internet. Chaque scroll est le début d'un funnel d'achat.

Reste une inégalité, et elle est cruelle : d'un côté ceux qui savent qu'une image peut mentir, de l'autre ceux qui croient tout ce qu'ils voient.

Ce qu'on peut encore faire

Je ne vais pas vous servir la liste des cinq gestes pour sauver internet. Je vais juste vous dire ce que je fais, moi, et vous en ferez ce que vous voulez.

Je ne suis pas un utilisateur forcené des plateformes. Mais quand je tombe sur un contenu qui me déplaît, ou qui me semble scandaleux, je ne scrolle pas,  je prends le temps de dislike ou je signale. C'est dérisoire mais c'est exactement ce que l'algorithme attend de moi : un petit signe.

Et puis il y a ce que je refuse à mes clients. On me demande souvent de surfer une trend. Je dis non, presque toujours. Parce que suivre une trend, ce n'est pas considérer ses publics.

Être trendy, c'est l'inverse en realité. C'est sentir l'époque et lui répondre avec sa propre voix. C'est proposer quelque chose qui pourrait marcher demain. La nuance est subtile : fabriquer du faux qui performe, ou fabriquer du vrai qui mérite de performer.

Envie d’en parler ?

Contactez-nous !

Vieux réflexe de la presse, dont je viens : je ne dis rien que je ne puisse sourcer, et je cite celles et ceux qui ont fait le travail avant moi.

→ Faux sauvetages de baleines générés par IA — Marine Education and Research Society, via CHEK News https://cheknews.ca/humpback-whales-ok-with-barnacles-despite-ai-rescue-videos-say-island-researchers-1238710/

→ « Boomer traps » et « trafic émotionnel » — L'ADN https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/boomer-traps-comment-lia-piege-les-seniors-sur-facebook-et-youtube/

→ TikTok Shop et discovery commerce — L'ADN https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/tiktok-shop-comment-des-milliers-de-vendeurs-sont-en-train-daspirer-le-marche-mondial-du-commerce/

→ Instagram, virage « authenticité » 2026 (Adam Mosseri) — Siècle Digital https://siecledigital.fr/2026/01/05/le-pdg-dinstagram-craint-de-voir-des-contenus-moins-authentiques-face-a-lia/

→ Deepfakes trisomie 21 et monétisation — Slate.fr: https://www.slate.fr/tech-internet/deepfakes-fausse-influenceuse-trisomie-contenu-erotique-pornographique-instagram-onlyfans

→ Le cas des lampes - post LinkedIn d'Arnaud Cliquennois : https://www.linkedin.com/posts/arnaudformationia_omg-je-viens-de-voir-le-truc-le-plus-tordu-ugcPost-7465392335351140352-2YZj/?utm_source=share&utm_medium=member_desktop&rcm=ACoAABXSnX4B_v95Oog5XMlRCjIZbTZUMxG9PsE

33 Rue Pierre Semard, 69600 Oullins-Pierre-Bénite

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L'IA fabrique du fake.

L'algorithme le rémunère.

C'est quoi le point commun entre Machiavel et l'algorithme de TikTok ? Les deux savent qu'on n'a pas besoin que ce soit vrai pour que ça fonctionne.

Yannick Silvente

Stratège contenu - Fondateur

4 min de lecture

Insights stratégie

2025

Encore une histoire de vidéo fake

Ce matin, une vidéo passe dans mon fil. Une baleine couverte de coquillages, des bernacles pour être exact. Une voix off insupportable qui t'explique que la baleine a souffert pendant des années, et que des humains bien intentionnés ont décidé de la libérer. Je me méfie de ressentir une émotion quelconque.

C'est faux, évidemment. Et la première chose qu'on se dit c'est : voilà, encore les ravages de l'IA. Sauf que l'IA n'est responsable de rien.

La question n'est pas de savoir avec quel outil on a

fabriqué ce fake, ou bien même qui ? La vraie question, c'est qui le récompense. On y reviendra car c'est le cœur du problème.

Boomer trap

Est-ce que vous vous souvenez-vous de vos premiers pas avec l'IA générative. Le tout premier réflexe, pour beaucoup d'entre nous, ça a été de déformer le réel pour faire une mauvaise blague.

Cet hiver, la rivière qui longe nos bureaux a gelé. On avait fait une photo et comme on a les outils sous la main, Veo, Nano Banana, on a généré une vidéo d'un collègue proche de la retraite en train de faire du patin à glace dessus. Ça nous a fait rire et lui aussi. Il l'a envoyée à sa mère. Elle a répondu instantanément pour le féliciter en ayant cru qu'il patinait vraiment sur la rivière.

Le fake était inoffensif tant qu'il restait entre nous, parce que personne n'était dupe. Il a suffi qu'il sorte du cercle pour que quelqu'un y croie. Je ne sais pas si vous mesurez bien : une seule personne a suffi. Une seule !

Machiavel

« La fin justifie les moyens. » On attribue la formule à Machiavel (même s'il ne l'a jamais écrite mais peu importe, l'idée est là). C'est l'art de produire un effet sans s'embarrasser de la vérité.

Le faux sauvetage animalier monétisé, par exemple, n'est pas né cette année. National Geographic enquêtait déjà, bien avant l'IA, sur ces vidéos où l'on met un animal en danger réel pour filmer le sauvetage et toucher les revenus publicitaires. Cela nécessite des moyens et un seuil moral à franchir.

Désormais c'est différent : deux cas sont venus à moi cette semaine.

De la baleine à la trisomie 21

Reprenons d'abord l'histoire des bernacles sur la baleine. Tout nous amène à nous émouvoir. Les chercheurs de la Marine Education and Research Society ont dû monter au créneau pour le rappeler : ces bernacles ne font pas souffrir la baleine, certaines espèces ne poussent même que sur elle. Le mensonge porte sur la douleur qu'on a inventée pour pouvoir nous vendre l'émotion de la soulager.

Le deuxième cas est encore plus cynique. Arnaud Cliquennois, qui dirige une société de formation à l'IA, repère et raconte sur LinkedIn une histoire qui m'a arrêté net. Des dropshippers ont créé de toutes pièces un influenceur généré par IA, présenté comme atteint de trisomie 21, pour vendre des lampes en résine comme si elles étaient faites à la main. Arnaud annonce plus de 52 millions de vues et 2,4 millions de likes en cinq vidéos et en quelques jours.

Le handicap n'est pas le sujet de la vidéo. Comme la souffrance de la baleine, on a instrumentalisé la condition et l'aspect physique de personnes. Si vous suivez le hashtag #downsyndrome sur TikTok vous trouverez plein de jeunes gens qui documentent leur vie sur la plateforme et je n'ai rien à redire à ça. Par contre, quelqu'un sur terre a considéré que la trisomie 21 « convertissait » et en a fait un levier marketing. C'est très étrange.

Le vrai levier, ce sont les biais qui nous habitent

Tout cela s'explique par la manière dont nous fonctionnons. J'adore les sciences cognitives et tout particulièrement les biais cognitifs qui déterminent nos réactions. Parmi eux :

Le biais de négativité : notre cerveau retient et propage la souffrance bien plus que la joie. C'est pour ça qu'on invente la douleur de la baleine.

Le biais de confirmation : on croit ce qui confirme ce qu'on voulait déjà croire. On veut qu'une personne fragile fabrique ses lampes de ses mains, parce que c'est plus beau.

L’heuristique de simulation : Plus une scène est facile à imaginer, plus on y croit. C'est exactement pourquoi une vidéo IA hyperréaliste est plus dangereuse qu'un texte : elle fournit l'image toute faite, le cerveau n'a plus de travail de fabrication à faire, donc plus de friction critique

L’Effet témoin : Plus il y a de spectateurs, moins chacun se sent responsable d'agir parce que quelqu'un d'autre l'a sûrement déjà signalé.

L’Effet de simple exposition : à force de voir ces faux, on

s'y habitue, on baisse la garde. 

Exploiter ces biais, c'était un vieux hack. Mais ce hack se heurtait à deux garde-fous. Un garde-fou technique : il fallait un certain savoir-faire, du temps, des moyens. Et un garde-fou moral : entre l'idée cynique et sa réalisation, il y avait quelqu'un quelque part qui pouvait dire non.

Ces deux verrous viennent de sauter en même temps :

  • L'IA générative a fourni le savoir-faire et la capacité de production.
  • Les algorithmes de recommandation poussent les utilisateurs des plateformes à épuiser les stratagèmes pour engager. Un algorithme qui n'a jamais eu de morale à respecter.

La fin, oui ! Mais quelle fin ?

Si on reprend la philosophie de Machiavel, la première finalité qu'on observe c'est le quart d'heure de gloire de Warhol qui se résume désormais en quinze secondes de vidéo virale (l’épisode de la coupe buzzcut pour ceux qui se souviennet est un parfait exemple de quart d’heure warholien). Pour un compte anonyme qui ne vend rien, le compteur de vues qui s'affole, c'est la validation qu'on est autorisé à le faire. On a réussi à déclencher une émotion, les vues font grossir la page, et la page finit par valoir quelque chose. C'est ce que L'ADN a baptisé d'un mot juste : le « trafic émotionnel ».

Et puis il y a la fin plus froide : vendre. C'est là qu'on retrouve les scammers en tout genre. L'ADN, encore, a documenté ces « boomer traps ». Ce sont des contenus IA taillés pour piéger les internautes les plus crédules. Ça peut intéresser des arnaqueurs qui peuvent essayer de l'utiliser pour lancer un business, pousser des produits en dropshipping.

Des tests à grande échelle et moindre coût

Ma lecture de tout ça, c'est que ces vidéos ne fonctionnent pas comme fonctionneraient des publicités. Le modèle de la content factory pilotée par l'IA permet de tester des dizaines de vidéos, de lancer des produits sans avancer un euro, et de pivoter dès qu'une référence ne convertit pas. On en génère cinquante pour un coût quasi nul, on garde celle qui performe, on annule le reste. Si on le connecte à une logique de dropshipping, le produit sort de l'usine en flux tendu, se vend quelques semaines puis il disparaît si le CA n'est pas là. Un pipe commercial entièrement automatisé. La trisomie 21, c'est juste un hook qu'on teste. Et c'est peut-être ça, le plus glaçant : ce n'est que de l'indifférence.

Le faux n'a pas attendu l'IA. Les arnaques ont toujours existé, depuis Machiavel probablement. Le faux attendait que son coût de production tombe à zéro. Le pouvoir de générer de l'émotion est désormais à la portée de n'importe qui.

La faute à qui ?

Reste le coupable à désigner et non, ce n'est pas l'IA. L'IA générative c’est juste un outil.

Ce qui décide qu'une fausse baleine atteint cinquante millions de personnes c'est l'algorithme de recommandation.

Et cet algorithme a une particularité. Il ne sait faire qu'une seule chose : mesurer si ça fait réagir, si ça fait rester. À ce petit jeu-là, le fake coche toutes les cases mieux que le vrai (revoir les biais). L'algorithme favorise le fake simplement parce qu'il performe mieux que le vrai.

C'est devenu le champ de bataille central des plateformes. Le patron d'Instagram a fait de l'« authenticité » son cap pour 2026, en admettant lui-même que cette authenticité est désormais « infiniment reproductible » par l'IA. Pendant ce temps, TikTok pousse ses pions sur la vente : TikTok Shop, lancé en France en 2025, a bâti en quatre ans la croissance la plus rapide de l'histoire du commerce de détail, plus vite qu'Amazon, au point d'inquiéter le retail traditionnel. Son moteur porte un nom : le discovery commerce. L'achat ne naît plus d'un besoin, mais de l'exposition à un contenu qui accroche. On veut acheter un bout d’internet. Chaque scroll est le début d'un funnel d'achat.

Reste une inégalité, et elle est cruelle : d'un côté ceux qui savent qu'une image peut mentir, de l'autre ceux qui croient tout ce qu'ils voient.

Ce qu'on peut encore faire

Je ne vais pas vous servir la liste des cinq gestes pour sauver internet. Je vais juste vous dire ce que je fais, moi, et vous en ferez ce que vous voulez.

Je ne suis pas un utilisateur forcené des plateformes. Mais quand je tombe sur un contenu qui me déplaît, ou qui me semble scandaleux, je ne scrolle pas,  je prends le temps de dislike ou je signale. C'est dérisoire mais c'est exactement ce que l'algorithme attend de moi : un petit signe.

Et puis il y a ce que je refuse à mes clients. On me demande souvent de surfer une trend. Je dis non, presque toujours. Parce que suivre une trend, ce n'est pas considérer ses publics.

Être trendy, c'est l'inverse en realité. C'est sentir l'époque et lui répondre avec sa propre voix. C'est proposer quelque chose qui pourrait marcher demain. La nuance est subtile : fabriquer du faux qui performe, ou fabriquer du vrai qui mérite de performer.

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Vieux réflexe de la presse, dont je viens : je ne dis rien que je ne puisse sourcer, et je cite celles et ceux qui ont fait le travail avant moi.

→ Faux sauvetages de baleines générés par IA — Marine Education and Research Society, via CHEK News https://cheknews.ca/humpback-whales-ok-with-barnacles-despite-ai-rescue-videos-say-island-researchers-1238710/

→ « Boomer traps » et « trafic émotionnel » — L'ADN https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/boomer-traps-comment-lia-piege-les-seniors-sur-facebook-et-youtube/

→ TikTok Shop et discovery commerce — L'ADN https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/tiktok-shop-comment-des-milliers-de-vendeurs-sont-en-train-daspirer-le-marche-mondial-du-commerce/

→ Instagram, virage « authenticité » 2026 (Adam Mosseri) — Siècle Digital https://siecledigital.fr/2026/01/05/le-pdg-dinstagram-craint-de-voir-des-contenus-moins-authentiques-face-a-lia/

→ Deepfakes trisomie 21 et monétisation — Slate.fr: https://www.slate.fr/tech-internet/deepfakes-fausse-influenceuse-trisomie-contenu-erotique-pornographique-instagram-onlyfans

→ Le cas des lampes - post LinkedIn d'Arnaud Cliquennois : https://www.linkedin.com/posts/arnaudformationia_omg-je-viens-de-voir-le-truc-le-plus-tordu-ugcPost-7465392335351140352-2YZj/?utm_source=share&utm_medium=member_desktop&rcm=ACoAABXSnX4B_v95Oog5XMlRCjIZbTZUMxG9PsE

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